Chaque jour une histoire du livre « Contes et Sagesses »- premier conte : Apprends de ton enfant- Livre de Bouchra CHAKIR

Chaque jour une histoire du livre « Contes et Sagesses »- premier conte juste aprés la préface: Apprends de ton enfant- Livre de Bouchra CHAKIR
Préface
Nous avons été habitués à écouter les récits de nos ancêtres ; autrefois, ils en puisaient la sagesse pour l'appliquer à leur quotidien. Aujourd'hui, nous consommons ces histoires comme des « fast-foods » de l'esprit : nous n'en saisissons plus la profondeur et ne nous laissons plus toucher par leur sens, même lorsque la leçon est puissante. Est-ce notre faute ou celle de cette époque que nous avons baptisée « l'ère de la vitesse » ? Une course effrénée qui nous emporte sans que nous ne prêtions attention aux signaux d'arrêt, ni aux étapes essentielles que nous dépassons.
Ce qui manque souvent à nos programmes éducatifs, tant dans le monde arabe qu’en Occident, c’est que ces derniers s’appuient essentiellement sur des contes illustrés destinés aux enfants, où les personnages sont purement fictifs et déconnectés de la réalité. Nous avons tous lu ou entendu l'histoire du prince sauvant la princesse des griffes du dragon ou de l'ogre, ou encore, dans les contes occidentaux, l'histoire du Petit Chaperon Rouge. Si ces récits fantastiques nourrissent l'imaginaire de l'enfant, ils peuvent aussi retarder son immersion dans son environnement social, par crainte de croiser l'un de ces personnages effrayants.
La psychologie moderne a prouvé qu'il est possible de stimuler l'imagination de l'enfant avec des récits inventés sans qu’ils ne soient mythologiques ou mensongers. En d'autres termes, ce que nous racontons à l'enfant doit trouver un écho dans le réel. C'est pourquoi j'ai tenté, dans cet ouvrage, de faire de chaque récit une « scène de vie » inspirée du passé, loin des chimères qui n'existent pas.
Ce livre se veut un outil pédagogique plaisant pour les enfants dès l’âge de neuf ans. Cependant, il possède cette particularité de s'adresser également aux adultes, quel que soit leur âge. Car il n’y a pas d’âge pour apprendre une leçon de vie ou pour réévaluer nos propres pas.
Il me semble important d'expliquer à mes chers lecteurs pourquoi j'ai choisi ce seuil de « neuf ans et plus ». À neuf ans, l'enfant développe une confiance en soi particulière. Il commence à chercher une indépendance de pensée et n'accepte plus les idées imposées par ses parents ou ses éducateurs sans obtenir une réponse convaincante à sa question : « Pourquoi ? ». Il aspire à forger son propre jugement, il donne son avis et dialogue ; il n'adhère à l'opinion des adultes que s'il est persuadé de sa justesse. C'est pour cette raison que j'ai voulu des récits convaincants, afin que l'enfant tire la leçon par conviction et n'oublie jamais ce qu'il a appris. Parallèlement, les parents doivent renforcer la puissance du récit par la force de l'exemple. Je les invite donc à lire et à méditer ces pages, pour réévaluer et rectifier leurs propres comportements devant leurs enfants — pour le bien de ces derniers, mais aussi pour le leur.
Si l’enfant de neuf ans se prépare à entrer dans la préadolescence en s’éloignant progressivement de la petite enfance, celui de dix ans attend une plus grande reconnaissance de son besoin d'autonomie et de compréhension de son environnement familial et social, sans ambiguïté. Comme mentionné plus haut, cela doit se faire de manière réaliste, où le réel peut se mêler à l’imaginaire, à condition de bannir le mythologique et le mensonge.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le Prophète Mouhammad (que la paix et le salut soient sur lui) a recommandé d'enjoindre les enfants à la prière dès l'âge de dix ans. À cet âge, l'enfant distingue ses droits et ses devoirs ; c'est le stade de transition où il quitte l'enfance pour se préparer à l'adolescence.
En résumé, nous allons tous — de l'enfant de neuf ans à l'adulte — essayer, à travers ce livre, d'apprendre à voir une leçon dans chaque chose que nous entendons. Nous naviguerons ensemble à travers des récits divers, dont vous dessinerez vous-mêmes les traits des héros, leurs vêtements et les lieux qu'ils habitent.
Je vous laisse découvrir ce premier tome de « Contes et Sagesses » (Hakaya wa 'Ibar), avec l'espoir de publier prochainement le second volume, si Dieu le veut.
Bouchra Chakir
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Conte n°1 : Apprends de ton enfant
Parfois, nous apprenons de nos enfants ce que nous avons nous-mêmes négligé. Ils sont le miroir de l’éducation que nous leur donnons ; une éducation qui façonne leur avenir et les aide à naviguer à travers leur destin.
Dans l'un de ces quartiers populaires et animés, où le brouhaha des marchands ambulants résonne toute la journée pour attirer les passants, vivait une famille modeste. Leur petite maison abritait un père, une mère, leur jeune fils et un grand-père très âgé, affaibli par le poids des années.
Le père était un homme simple. Il passait ses journées au travail pour subvenir aux besoins des siens, ne rentrant que pour le déjeuner et le repos du soir. La mère, mariée très jeune, dévouait son existence entière à son foyer. Quant au grand-père, il était infirme et ne cessait de marmonner des paroles incompréhensibles. L'enfant, lui, n'était pas encore scolarisé et passait son temps à jouer. C’est ici que réside la leçon : beaucoup de parents considèrent l'enfant en bas âge comme un être passif, presque inexistant, qui ne fait que manger, boire et dormir. Pourtant, cet enfant est un être pleinement conscient, qui observe, ressent et comprend. Parfois, avec une spontanéité désarmante, il nous alerte sur ce que nous avons perdu de vue.
Chaque soir, le père rentrait épuisé. Son fils l’attendait toujours avec impatience pour l’embrasser. Après avoir câliné l’enfant, le père allait saluer son propre père, mais avec nervosité. Dès que le vieil homme demandait quelque chose, il prétextait sa fatigue et l’heure du coucher. Il l'installait alors sur une couche misérable, usée par le temps et par les longues heures que le vieil homme y passait. Le père refusait d'en acheter une nouvelle, soutenu par sa femme qui disait : « Notre enfant est prioritaire. Ton père touche à sa fin ; qu’il dorme sur un vieux matelas ou un neuf, quelle différence cela fait-il pour son corps fatigué, lui qui ne dort que quelques heures avec difficulté ? » C’était, à leurs yeux, une analyse logique. Mais ils oubliaient de consulter le témoin silencieux de cette scène.
Ce scénario se répétait aussi au déjeuner. Lorsque la table était dressée, le fils versait un peu de nourriture dans un petit bol usé qu'il posait devant son père, à l'écart, sur son vieux matelas. Il justifiait cela par la crainte que le vieil homme ne renverse de la nourriture en tremblant, ou par le dégoût qu'il éprouvait à le voir manger « de manière inappropriée ». Puis, il s'asseyait à table avec sa femme et son fils, ignorant les larmes dans les yeux du vieillard qui se sentait étranger parmi les siens. Le grand-père restait silencieux, soit parce que ses mots s'étaient envolés avec l'âge, soit parce qu'il ne trouvait plus de paroles pour décrire la douleur que lui infligeait la chair de sa chair.
Les jours se succédèrent, identiques, jusqu'à ce qu'un événement vienne tout basculer.
Ce jour-là, le père rentra et trouva son fils jouant devant la porte avec un bol et une vieille couverture. — Que fais-tu là ? demanda le père. L'enfant répondit avec une innocence totale : — Papa, maman a jeté cette couverture et ce bol parce qu'ils étaient vieux. Alors je les ai récupérés et je les ai lavés. Le père, s'amusant de la situation, demanda en souriant : — Et pourquoi as-tu fait cela ? Le sourire du père se figea brusquement. La stupéfaction, puis une terreur profonde, envahirent son visage lorsqu'il entendit la réponse de son petit garçon : — Je lave le bol dans lequel tu mangeras quand tu auras l'âge de grand-père. Car bien sûr, tu ne pourras pas t'asseoir avec nous quand tu seras très vieux. Et cette couverture sera ton lit quand je rentrerai du travail une fois adulte ; je l’étalerai pour que tu puisses dormir dessus.
Le père fut pétrifié, comme s'il venait de recevoir une gifle monumentale. Son visage changea de couleur. Il ne vit pas son fils repartir jouer avec ses camarades ; il n'entendait plus leurs cris de joie. Seul le résonance de ces dernières paroles tournait en boucle dans son esprit comme un cauchemar éveillé. Pendant quelques instants qui lui parurent une éternité, il s'imagina vieux, mangeant seul dans son bol et dormant sur une couche immonde. Ce voyage dans le futur ne dura que quelques secondes, mais elles furent plus lourdes que toutes ses années passées.
Lorsqu'il sortit de sa torpeur, il se précipita vers son père. Il lui parla avec une douceur et une tendresse qui stupéfièrent le vieil homme. Non seulement il lui acheta un matelas neuf, mais il lui redonna sa place d'honneur à la table familiale. Il demanda même à son fils de servir les fruits à son grand-père. Personne ne comprit ce changement soudain, ni la femme qui resta muette, ni le grand-père qui, pour la première fois depuis des années, sortit de son mutisme pour dire à son fils : — Que Dieu soit satisfait de toi, mon fils.
Pour la première fois, le père entendait ces mots. Pour la première fois, il se sentait en paix avec lui-même.
La morale : Nos enfants sont le miroir de notre éducation. Il ne sert à rien de leur prêcher le bien si nous faisons le contraire devant eux. Il ne sert à rien de leur dire de ne pas voler si nous pillons sous leurs yeux, ou de les menacer contre le mensonge si nous leur demandons de mentir quand cela nous arrange.
Les enfants apprennent par l'observation, pas par les discours. Vous êtes le miroir de vos enfants, et la terre ne rend que ce que nous y avons semé.
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