La pêche maritime en Mauritanie sous la loupe de l'expert Souilem Abdellah : L'impératif d'un virage vers l'innovation et la valorisation face aux défis de la durabilité

La pêche maritime en Mauritanie sous la
loupe de l'expert Souilem Abdellah : L'impératif d'un virage vers l'innovation
et la valorisation face aux défis de la durabilité
Analyse économique et interview de Bouchra Chakir /
Ati Mag
Nouakchott, le 14 juin 2026
Le secteur de la pêche
maritime en République Islamique de Mauritanie constitue l'un des poumons
vitaux de l'économie nationale, agissant comme un garant stratégique pour la
sécurité alimentaire et l'emploi. Forte d'une façade maritime de plus de 700
kilomètres — classée parmi les écosystèmes les plus poissonneux au monde —, la
Mauritanie jouit d'une position géostratégique qui suscite la convoitise des
partenaires internationaux. Ce gisement exceptionnel s'étend des petits
pélagiques, tels que la sardine et le maquereau, jusqu'aux céphalopodes et
crustacés à forte valeur marchande comme la pieuvre.
Dans ce contexte, M.
Soulem Abdallahi, président de l'Union Professionnelle des Officiers de la
Marine Marchande et de la Pêche, livre une analyse économique exclusive à Ati Mag. Selon lui, ce secteur
dépasse le simple cadre d'une activité commerciale éphémère : il incarne le
pilier de la souveraineté économique du pays, s'imposant comme la première
source de devises pour le Trésor public tout en jouant un rôle de levier social
majeur pour résorber le chômage. Toutefois, le président de l'Union nuance ces
indicateurs au vu de défis structurels complexes qui freinent encore la
transformation de cette richesse brute en une véritable industrie intégrée.
Le paradoxe de l'abondance : Épuisement de la matière
première et déficit de valorisation industrielle
En diagnostiquant les
déséquilibres structurels qui entravent la croissance du secteur, M. Souilem
Abdellah, pointe précisément le cœur du problème : la faiblesse de la
valorisation locale. Le pays demeure fortement dépendant de l'exportation de
ses ressources à l'état brut, privant ainsi l'économie nationale d'une immense
valeur ajoutée et des gisements d'emplois que pourraient générer des industries
de transformation locales.
À cette lacune
industrielle s'ajoute une préoccupation environnementale majeure qui menace la
pérennité de la ressource. Le président de l’Union alerte sur les méfaits de la
surpêche et de la pression anthropique croissante sur les zones de capture,
mettant en péril les stocks de certaines espèces particulièrement vulnérables.
Selon son analyse, cette situation est exacerbée par le manque de moyens
alloués à la recherche scientifique spécialisée, notamment à l'Institut
Mauritanien de Recherches Océanographiques et des Pêches (IMROP), dont les
données dynamiques restent insuffisantes pour guider efficacement les prises de
décision politiques et économiques.
Le capital humain et la sécurité en mer : Le maillon
faible de la chaîne de valeur
Il est illusoire
d'envisager un véritable décollage économique sans réhabiliter le statut social
des artisans de cette richesse. Sur ce point, M. Souilem Abdellah se fait le
fervent défenseur des professionnels de la mer, qualifiant les marins-pêcheurs
de « soldats de l'ombre et colonne vertébrale du secteur ». Pourtant, ce
capital humain souffre encore de carences criantes en matière de protection
sociale, de couverture médicale universelle et de garanties pour une retraite
digne, sans oublier le déficit criant de programmes de formation continue
alignés sur les standards de la Convention sur le travail dans la maritime
(MLC).
Ce défi humain est
indissociable du dossier de la sécurité maritime, que le président de l'Union
qualifie de « ligne rouge et question de vie ou de mort ». Les statistiques
liées aux naufrages et aux pertes de contact au large restent une source
d'angoisse permanente pour les professionnels et leurs familles. Un constat qui
appelle, d'après lui, à une véritable révolution des modes de gestion, passant
par la modernisation des moyens de sauvetage, l'activation de centres
d'intervention rapide et l'obligation d'équiper l'ensemble des navires de
dispositifs de géolocalisation et de capteurs de sécurité de dernière
génération.
De la rente financière à l'économie bleue : Vers une
nouvelle philosophie des accords internationaux
Abordant les solutions
et les perspectives stratégiques, le concept d'« économie bleue » émerge comme
la bouée de sauvetage pour l'avenir du développement mauritanien. M. Souilem
Abdellah explique que cette approche dépasse la vision classique de
l'extraction pure et simple du poisson pour englober un écosystème global :
logistique intégrée, ports intelligents, chantiers de réparation navale et
exploitation des énergies marines renouvelables.
Ce changement de
paradigme impose une révision radicale de la philosophie qui sous-tend les
accords internationaux de pêche (notamment avec l'Union Européenne). Le
président de l'Union appelle à rompre définitivement avec l'ère des accords
traditionnels basés sur la logique du « cash contre poisson », qui ont démontré
leurs limites historiques. Il préconise plutôt la conclusion de « partenariats
stratégiques contraignants, obligeant les signataires à opérer des transferts
de technologies, à co-investir dans les infrastructures portuaires et de
maintenance locale, et à imposer le débarquement ainsi que le traitement d'une
quote-part des captures dans les ports mauritaniens. L'intérêt national réside
dans la co-construction industrielle, non dans la simple collecte de taxes. »
Une feuille de route pour une renaissance maritime
globale
En guise de conclusion,
le président de l'Union Professionnelle des Officiers de la Marine Marchande et
de la Pêche dresse une feuille de route pragmatique destinée aux décideurs,
articulée autour de six piliers urgents :
·
Le
renforcement du contrôle maritime :
Moderniser les capacités des garde-côtes pour éradiquer la pêche illicite, non
déclarée et non réglementée (INN).
·
La
réforme du système de formation :
Qualifier les officiers, ingénieurs et marins selon les standards
internationaux les plus rigoureux.
·
La
modernisation des infrastructures portuaires : Créer des cales sèches pour la maintenance et
optimiser la chaîne du froid et de la logistique.
·
La
stimulation de l'industrialisation locale : Octroyer des incitations fiscales et douanières attractives pour
encourager l'implantation d'usines de transformation à forte valeur ajoutée.
·
L'institutionnalisation
des droits sociaux : Instaurer des
contrats de travail types garantissant la dignité du marin, sa couverture
médicale et sa protection sociale.
·
Le
soutien à la recherche scientifique :
Rehausser les budgets alloués à la recherche océanographique pour disposer
d'indicateurs biologiques fiables indispensables à une gestion durable des
stocks.
La richesse halieutique mauritanienne est, pour reprendre les mots de M. Souilem Abdellah, un patrimoine stratégique appartenant aux générations présentes et futures. Gérée avec une vision politique lucide, axée sur la transparence, la durabilité et l'industrialisation locale, la Mauritanie dispose de tous les atouts pour s'imposer comme une puissance maritime et économique de premier plan en Afrique et dans le monde arabe, faisant de l'économie bleue le véritable moteur de sa prospérité future.
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